Festival d’Angers : Les Premiers Plans à ne pas manquer

10 jours de festival – 4 lieux de projections – 80 films en compétition, sélectionnés parmi les 2 754 visionnés par l’équipe de programmation – 13 longs-métrages et 26 courts hors compétition. Des rétrospectives des maîtres du cinéma : Agnès Varda (France), Pedro Almodóvar (Espagne), les Monty-Python (Royaume-Uni), Kornél Mundruczó (Hongrie), Serge Bozon (France) étaient à l’honneur cette année. Des avant-premières. Des lectures de scénarios.

On reconnaît de loin les Angevins temporaires que deviennent dix jours par an les quelques 80 000 visiteurs grâce à leur uniforme pass rouge autour du cou, panini dans une main et sac en toile « Premiers Plans » dans l’autre main. Leurs yeux rougis par le manque de sommeil et les cinq séances quotidiennes ne passent pas non plus inaperçus lorsqu’ils déambulent dans les rues d’Angers, l’air un peu hagard…

Voilà comment on résume le festival de cinéma Premiers Plans, organisé tous les ans à Angers depuis trois décennies. Sa mission : révéler les grands réalisateurs européens de demain.

Dans les réalisateurs européens que j’y ai découverts et dont je veux vous parler, il y a un Norvégien : Jonas Matzow Gulbrandsen, trois Français qui co-réalisent : Fabien Hagege, Guillaume Namur, Vincent Haasser, et un Russe : Kantemir Balagov.

 

LES DÉCOUVERTES

The Valley of Shadows, Jonas Matzow Gulbrandsen (Norvège)

On est tous passés par cette phase carrément flippante où on réalise que les contes qui ont gentiment bercé notre enfance cachent en réalité de terribles histoires de cannibalisme (Blanche-Neige), de viol (la Belle au Bois-Dormant) ou bien encore de pendaisons pas très cools (Pinocchio).

Le film The Valley of Shadows nous emmène lui aussi dans un conte poussé dans ses retranchements cauchemardesques. On y suit Aslak, un petit garçon de 6 ans aux cheveux plus blonds que blonds, qui vit chez sa mère dans un petit village de Norvège perdu entre la mer et les montagnes. 1h31 filmée à hauteur d’un enfant en quête de réponses. Des évènements qu’il ne comprend pas et qui s’enchaînent – la disparition de son frère, des moutons égorgés, le désespoir de sa mère – font naître dans son esprit la perspective menaçante d’un monstre qui se rapproche de lui. Guldbransen nous offre un film tout en silences, en chuchotements, où le personnage principal n’a accès qu’à des bruits, des bribes de conversations, des morceaux d’images : jamais à la vérité complète.

The Valley of Shadows m’a charmée par son esthétique, propre au cinéma scandinave, du beau, avec notamment plusieurs plans très larges sur la forêt qui occupe tout le cadre et qui se meut comme une créature sombre et gigantesque. C’est un cinéma contemplatif, et mieux vaut être reposé pour apprécier ce film, assez lent.

Ce film traite de l’enfance à travers un voyage entre l’imagination et la vérité : les histoires que se racontent Aslak et son ami sur des loups-garous, les drogues qui, sans être nommées, sont au cœur du film sont autant de moyens de reconstruire la réalité, pour le meilleur ou pour le pire. Le film questionne aussi la famille et le rapport des adultes aux enfants, avec tous ses mensonges et ses non-dits qui, accompagnés d’une musique originale diffuse et inquiétante (composée par Zbigniew Preisner), finissent par friser le film d’horreur.

Date de sortie en France : pas encore programmée (mais ça ne saurait tarder)

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Jean Douchet, l’enfant agité, Fabien Hagege, Guillaume Namur, Vincent Haasser (France)

Réaliser un film sur un homme ou une femme qu’on admire, c’est sur la bucket-list de beaucoup de cinéphiles – c’est sur la mienne en tout cas. Fabien Hagege, Guillaume Namur et Vincent Haasser, trois jeunes réalisateurs français de 26 ans, l’ont fait. En Terminale, les trois amis croisent le chemin du critique et découvreur de talents Jean Douchet, 89 ans, lors d’un ciné-club animé par lui. La même année, ils le revoient quatre fois, le stalkent un peu et parviennent finalement à l’approcher. Rapidement, ils se rendent compte qu’au-delà du cinéaste qui les a éblouis lors de ses conférences, il y a un homme de génie, un philosophe sur qui il faut faire un film, cela s’impose !

Ce film, ils l’ont écrit et tourné pendant quatre ans. Il parle d’une transmission, celle d’un savoir, d’une culture, mais aussi celle d’une façon de vivre fondée sur le plaisir. Jean Douchet, que l’on surnomme dans le milieu le « Socrate du cinéma », discute devant une caméra jeune et complice de l’amour, la propriété, la différence entre « vivre » et « exister »… À travers des images d’archives, des interviews de ses anciens disciples (comme les réalisateurs Arnaud Desplechin et Noémie Lvovsky) et de ses amis actuels, ce film très vivant montre l’homme comme un mentor à l’humour infatigable qui nous inspire autant qu’il nous émeut.

Date de sortie en France : 24 janvier 2017

JEAN+DOUCHET+L+ENFANT+AGITE

 

Tesnota – Une vie à l’étroit, Kantemir Balagov (Russie)

Tesnota est le grand gagnant du festival Premiers Plans 2018, après avoir remporté le prix Fipresci de la critique internationale à Cannes 2017 (comme 120 battements par minute de Robin Campillo) – et il le mérite.

Le film nous emmène au cœur des conflits entre les communautés juives et kabardes du Caucase du Nord, à la fin des années 90. Ilana (jouée par Darya Zhovner) a 24 ans quand son petit frère et la fiancée de celui-ci sont kidnappés par des Kabardes qui demandent une rançon – le réalisateur s’inspire ici d’un fait divers qui a marqué sa propre enfance. Plutôt que d’appeler la police, la famille dévastée d’Ilana s’en remet à la communauté juive pour tenter de réunir la somme nécessaire à la libération du couple. Mais c’est un échec, et c’est à la sauvage Ilana que l’on demande de sacrifier sa liberté pour sauver celle de son frère.

Dès les premières images, le format presque carré du film (1:33) pose un espace restreint dans lequel les choix des personnages seront toujours limités, voire inexistants. Cette exiguïté visuelle contraste avec l’énergie et la fougue de l’actrice Darya Zhovner, dont c’est le premier film et qui y est frappante de justesse.

Le début du film est une suite de tableaux qui exposent les relations complexes entre les différents membres de la famille d’Ilana : d’abord la complicité avec son père, dans le garage dans lequel ils travaillent ensemble ; puis la discordance avec sa mère, quand Ilana se retrouve incapable de râper les carottes pour le dîner. La jeune fille s’en va alors retrouver son amoureux qui, pour rire (haha), fait semblant de l’enfermer dans le coffre de sa voiture : le plan qui suit, un peu trop long pour ne pas être dérangeant, annonce l’ambiance claustrophobe qui marque l’ensemble du film.

 

Du début à la fin, on est cloué à son fauteuil, hypnotisé par le cadre saturé de couleurs électriques, l’intensité du jeu de Darya Zhovner, le flash aveuglant lors d’une scène dans une boîte de nuit et la violence qui règne, omniprésente et pourtant extrêmement subtile. Quand elle est montrée ou dite, elle est soit floue, soit sous-exposée, soit recouverte par autre chose. Impossible d’oublier par exemple la scène géniale où sa mère dévoile à Ilana les conditions de libération de son frère. Pile au moment où elle prononce la phrase fatidique, celle qui pourrait sceller le destin de sa fille, elle allume le sèche-cheveux : le souffle bruyant couvre le son de sa voix. Dans une autre longue et presque insoutenable scène d’un viol, l’image est obstruée par un fatras d’objets et une lumière rouge.

C’est donc un film qui parle de religion, d’amour, de tradition, de sexe, de la famille et des rapports hommes/femmes… Un film politique, situé dans un contexte géopolitique bien précis, mais aussi et surtout une épopée philosophique, qui pose un problème impossible à résoudre : faut-il se sacrifier pour sauver un proche ? La fin du film est extraordinaire, mais je ne vous en dis pas plus – allez le voir !

Date de sortie en France : 7 mars

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