L'(in)égalité des genres dans la culture (vol.1)

En tant que journaliste, ou que rédactrice d’articles pour Lémo, je me dois d’écrire sur la culture. La culture. Large domaine. Culture.

Cul-ture. Cul. Sexe. Genre. Égalité. Égalité ?

Vous me voyez venir ? Parlons culture, parlons cul, parlons égalités des genres (ici féminin et masculin, bien qu’il ne s’agisse pas d’une liste exhaustive).

Quoi de mieux que le théâtre pour parler culture ? Exemple parfait du patrimoine français. Molière, Racine, Corneille, Musset, Hugo, Anouilh, Ionesco, Sartre ! Du beau monde. De belles pièces. De beaux textes. Ça ne fait pas un pli. Le monde s’accorde là-dessus. Problème : Où sont les femmes ? (big up à Patrick)

Trois sujets sont importants ici. La matrimoine (fun fact : le correcteur de mon ordinateur ne connaît pas ce mot, il a le droit à sa petite guirlande rouge), la langue et les autrices de théâtre.

Premièrement, le terme « matrimoine » n’est pas un néologisme ou un mot-valise que les féministes essayent d’intégrer dans le langage courant. Dès le Moyen-Âge il désigne les biens de la mère. Aujourd’hui il est rattaché au mariage, aux affaires conjugales : affaires matrimoniales.

Aussi, étymologiquement, le patrimoine regroupe les biens culturels hérités du père, en opposition au matrimoine qui désigne ceux hérités de la mère. Ensemble il forme l’héritage culturel. C’est ce même héritage que l’on célèbre lors des « Journées du Patrimoine », ce qui constitue dans ce cas à un abus de langage puisque j’ose espérer que des œuvres de femmes sont également célébrées ces mêmes jours.4998301_6_0650_les-journees-du-matrimoine-edition-2016_b0c71348070ea03254bd8095d791df40

Cependant, il est évident que les hommes possèdent une histoire culturelle bien plus conséquente que celle des femmes. La construction de l’histoire et du savoir repose majoritairement sur les hommes. Leur histoire culturelle est très lourde voire pesante. Il suffit de s’intéresser aux programmes scolaires pour se rendre compte que la majorité des auteurs de théâtre étudiés depuis le collège sont des hommes, si ce n’est la totalité (certain-e-s auront peut-être eu la chance d’entendre parler de Louise Labé, Madame de La Fayette, de Sévigné ou de Georges Sand). Cette négligence de l’histoire des femmes vient s’ajouter à la longue liste des violences symboliques faites aux femmes (liste qui sera allongée par la suite).

Entrons dans le vif du sujet. On étudie l’histoire du théâtre sans jamais aborder l’apparition des femmes, de la scène bisexuée. Ce qui est un problème très français car en Italie, en Angleterre, ou en Espagne, il est impossible de ne pas en parler. En faisant tout commencer à Corneille, on se coupe de ton un répertoire de 1630 à 1650. Martine de Rougemont, historienne du théâtre, est l’une des premières à s’intéresser au travail et à la vision de la comédienne dans le domaine théâtral.

L’apparition de la comédienne constitue une révolution scénique et esthétique et évoque le basculement dans le monde moderne, des changements sociaux, politiques et culturels. En démontre ce qui ce passe dans la Commedia dell’arte : cette apparition provoque la disparition des masques.

Les comédiennes sont considérées comme des « stars ». L’italienne Isabella Andreini en est la cheffe de file. Très populaire et appréciée pour ses capacités d’improvisation poétiques sur scène, elle écrit des poésies et du théâtre, elle est invitée dans toutes les Cours d’Europe.

Les femmes ont souvent plusieurs fonctions, de danseuses à chorégraphes, elles savent également lire et écrire. On découvre des femmes savantes, des femmes de culture, des créatrices.

Leur succès est tel que l’Espagne demande à avoir des comédiennes, des femmes créatrices, charismatiques. C’est une véritable révolution sociétale, politique et religieuse. L’Église hésite car c’est toute l’entreprise économique qui dépend de cette apparition. Tandis que les acteurs travestis (déguisés en femme pour jouer leurs rôles) sont soupçonnés d’apporter un caractère homosexuel à leur personnage, l’Église ne sait plus sur quel pied danser et utilise alors la figure de la comédienne pendant l’Inquisition comme une figure de contre-réforme, une femme sortant de Eve pour aller vers Marie.

Après l’Italie et l’Espagne, les comédiennes arrivent en Angleterre en 1660 avec la question du politique et du religieux.

En effet, alors que les Puritains arrivent au pouvoir, et en réaction au théâtre de Shakespeare, de travestissement, les théâtres sont fermés. La noblesse s’exile alors et découvre le théâtre avec des actrices. Avec son retour elle amène la figure de la comédienne sous Charles II dans les années 1660.

Par la suite, les femmes commencent à écrire, deviennent des dramaturges. Elles abordent de nouveaux thèmes, revendiquant une indépendance comme sur le droit au divorce. Les femmes de l’Ancien Régime portent un regard excentré, apportent quelque chose de plus qui n’est pas présent dans le théâtre de Molière, de Racine, etc. Les personnages d’hommes ne sont plus des sur-hommes, elles apportent des images de paternité et d’amour. Leur théâtre est un réel renouvellement culturel, un nouveau souffle. Mais nous en avons été coupé-e-s, car oui, vous l’ignoriez sûrement. Comment vous blâmer ? Tout a été fait pour que ces autrices, ces pionnières, soient effacées, innommables.

D’abord pour écrire sur l’apparition des femmes de théâtre on trouve une résistance par rapport à l’écriture de la langue et par rapport à la langue : faut-il dire femme-auteur ? Auteure ? Autrice ?

Néanmoins, le terme « autrice » existe depuis l’Antiquité. Dans ce cas, pourquoi est-il considéré comme un néologisme durant le XVIIIe, XIXe et XXe siècle ? Le fait est que les autrices de théâtres deviennent dérangeantes. Leur activité d’autrice implique une autorité, elles ont un rôle de source et d’origine. Cette autorité est jugée trop importante et inappropriée. Alors, les Académiciens (de sexe masculin) dont le rôle est de créer un dictionnaire français, font disparaître le mot « autrice » qui existait depuis des siècles, mais conservent le mot «  actrice ». Ce mécanisme d’effacement est la cause de l’ignorance totale de ces autrices, elle deviennent invisibles, innommables et leur travail aussi. La dimension politique de cette manœuvre est très révélatrice de la vision de la femme de nos sociétés : la figure de la créatrice (autrice) devient ou cède sa place à la créature (actrice). On allonge la liste des violences symboliques subies par les femmes.

La langue en effet est un autre moyen de discriminer la gente féminine. A la fin du 20e siècle on commence alors à parler du besoin de féminiser la langue alors qu’en réalité, dans de nombreux cas, il faut la dé-masculiniser. Madame de Sévigné s’en était rendue compte lorsqu’à la place de dire « Je le suis », elle préférait employer l’expression « Je la suis ».

Maintenant il faut savoir qu’à l’origine du théâtre européen il y a une autrice : Hrotsvita de Grandersheim. Ensuite, j’aimerais vous donner quelques nombres : 150 autrices ont écrit au théâtre en France sous l’Ancien Régime, 350 au XIXe siècle et 1500 au XXe siècle. Cependant, 17 autrices entre 1680 et la fin du XVIIIe siècle s’inscrivent au répertoire de la Comédie-Française, 13 au XIXe, 5 au XX et seulement 3 au XXIe siècle. De plus, entre 1958 et 2002, grande période d’émancipation féminine, aucune pièce écrite par une femme n’entre au répertoire de la Comédie-Française. La première collection du théâtre de femme de l’Ancien Régime ne paraît qu’en 2006 et le Dictionnaire du Théâtre ne compte que 3 % d’autrices, une statistique qui n’a pas bougé depuis le XVIIIe siècle alors que le nombre d’autrices à augmenter.

Cette faible représentation est une difficulté supplémentaire. Il ne faudrait pas que ce (faible) corpus reste un objet scientifique, de recherche. Il s’agit d’œuvres qui s’inscrivent dans le spectacle vivant. Les pièces doivent être montées, performées, en surmontant l’obstacle du doute lié au genre de l’artiste, celui de la légitimité.

Aujourd’hui on rabâche constamment les mêmes pièces, des mêmes dramaturges. Peut-être faudrait-il renouveler notre rapport à notre héritage et désacraliser les œuvres classiques.

Vous l’aurez compris, l’histoire des femmes dans le théâtre est révélatrice d’un problème moderne : l’inégalité des sexes. Alors que ces autrices ont fournies un travail conséquent, témoin de leur époque, révolutionnant le genre théâtral en y apportant de nouveaux personnages, de nouvelles thématiques ; il aura suffit qu’une poignée d’hommes (les Académiciens) effacent leur activité du dictionnaire pour que ces œuvres soient ignorées puis oubliées. L’entreprise de les faire renaître aux yeux d’un nouveau public n’est pas exclusivement bénéfique aux femmes, elle l’est pour toute la communauté de littéraires, des amoureux du théâtre et de la culture. Bénéfique aussi bien aux femmes qu’aux hommes, comme tous les combats menés par les féministes; terme qui signifie l’égalité entre les hommes et les femmes, non pas une quelconque suprématie de ces dernières comme certain-e-s auraient tendance à le croire. Nous devrions tou-te-s être féministes (merci Chimamanda Ngozi Adichie).

Pour écrire cet article je me suis appuyée sur le travail de Aurore Evain, metteuse en scène, autrice, éditrice et chercheuse, et notamment de sa conférence sur le Matrimoine du 16 mars 2017 donnée à l’Université de Poitiers. Elle a dirigé la rédaction de cinq volumes de l’anthologie du Théâtre de femmes de l’Ancien Régime chez Classiques Garnier avec Perry Gethner et Henriette Goldwyn. Je vous invite fortement à aller faire un tour sur son site internet, et pourquoi pas, à lire quelques pièces de ces autrices ignorées: https://auroreevain.com/.

Théâtre de femmes de l’Ancien Régime :

Volume 1 (XVIe siècle) : Marguerite de Navarre, Louise Labé et Catherine Des Roches.

Volume 2 (XVIIe siècle) : Françoise Pascal, de Mme de Villedieu, de la Sœur de La Chapelle, d’Anne de La Roche-Guilhen, et Antoinette Deshoulières.

Volume 3 (XVIIe – XVIIIe siècles) : Catherine Bernard, Marie-Anne Barbier, Madeleine-Angélique de Gomez, Mme Ulrich, Catherine Durand, et Louise-Geneviève de Sainctonge.

Volume 4 (XVIIIe siècle) : Mademoiselle Monicault, Elena-Virginia Riccoboni-Baletti, Madame de Staal, Anne-Marie Duboccage, Françoise de Graffigny, Madame de Montesson, et Madame Benoist.

Volume 5 ( XVIIIe – XIXe siècles) : Madame de Genlis, Fanny de Beauharnais, Anne-Hyacinthe de Saint-Léger, Olympe de Gouges, Isabelle de Charrière, et Madame de Staël-Holstein.

Vous pouvez retrouver plus d’information sur cette anthologie en cinq volumes sur le site suivant: http://www.theatredefemmes-ancienregime.org/.

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