Laurent Gounelle ; Le philosophe qui n’était pas sage

Bouquineuse de l’extrême, comme je vous le racontais il y a un très long moment, je n’ai peur de rien quand il s’agit de lire. Même pas de m’ennuyer, et dieu sait que j’ai été vernie cette année entre Madame Bovary sur ma table de chevet, Oedipe Roi de Sophocle sur mon bureau et quelques autres délices de la langue française (tu saisis l’ironie?) disséminés un peu partout, je n’ai que -trop, le temps de me morfondre.

Ce sont certes des chefs-d’œuvre reconnus, intemporels, que dis-je, des pépites littéraire !, chose que je conçois avec une naïveté candide, mais ils ne font immanquablement pas partis de mon univers personnel, mon panthéon des classiques attitrés.

Alors voilà, disons que durant dix mois j’ai été contrainte et forcée de lire des livres que je n’avais pas choisis, je me suis donc dis que pendant le court laps de temps de répit que nous octroi les vacances, je lirai au moins un bouquin pour le plaisir.

C’est ainsi que, pas très sereine, la population pressée de ma campagne pictavienne a eu l’immense privilège de me voir déambuler, un peu perdue, dans le rayon culturel au rabais d’Auchan à la recherche du Saint Graal.

Le choix étant plutôt mince, entre les romans à l’eau de rose étiquetés « SPÉCIAL ÉTÉ » et les bons gros thrillers au suspens aussi insoutenable que celui d’une série B sous anthrax, je me suis vite rapatriée sur un livre au design plus épuré. Le philosophe qui n’était pas sage, de Laurent Gounelle. Le titre se révélant très aguicheur, je suis tombée dans le panneau les mains jointes et les yeux fermés, je l’ai acheté.

Et je l’ai dévoré.

Tout simplement dévoré.

« Il est certain que ça n’est pas le nouveau best-seller de Baudelaire, ou un Stefan Sweig numéro un dans les chars, mais il m’a littéralement transporté. »

C ‘est l’histoire de Sandro -Sandro, c’est le nom du personnage principal, quelqu’un d’attachant à qui on voudrait remettre les idées en place en le secouant comme un shaker avec des glaçons et des citrons surgelés. En fait, Sandro c’est comme votre sœur ou votre frère, mais en plus mature, donc en plus timbré. Mais avant d’être un membre de votre famille, c’est également un professeur de philosophie. « Pas un philosophe », comme il le précise intelligemment à l’aide d’une métaphore quelque peu imagée, mettant en scène votre ancienne prof d’SVT qui vous dispensait des cours d’éducation sexuelle, ce qui ne faisait « pas pour autant d’elle une bête de sexe ». Sandro n’est donc qu’un professeur de philosophie ordinaire. Vous avez saisis le personnage, c’est une personnalité pleine de ressources.

Toutefois, cette soudaine plénitude, ce nuage du bonheur ne pouvait pas stationner éternellement au-dessus de la tête de notre héros, son petite monde bascula côté obscure à la suite du décès de sa femme, la personne qu’il aime le plus au monde, sordide assassinat d’un peuple reculé d’Amérique Latine qui l’a sacrifiée sur l’autel de leurs dieux au nom d’une religion qu’il ne connaît pas, qu’il ne reconnaîtra jamais. Du moins, ça, c’est ce qu’il croit, mais souvenons-nous que « croire n’est pas savoir »* et ainsi vos sens seront illuminés par la dure lumière de la Vérité (celle avec un grand « V », pas celle que vous sortez à votre épicier pour qu’il vous fasse une ristourne sur votre pain de mie).

Fou de rage, mué par la sourde folie d’une blessure sans remède, Sandro s’enfonce dans la « selva amazonica », la forêt dont on ne revient jamais, pour assouvir ses désirs de vengeance.

Accompagné de guides, anciens mercenaires, cupides, violents, misogynes et cruels, le philosophe va établir un plan machiavélique ; il veut qu’à chaque instant, moment, minute, seconde de leurs vies, la communauté indigène tremble rien qu’au souvenir de son nom.

Mais alors, que fait-il ? Les massacre-t-il ? Va-t-il les asservir en tant qu’esclaves ? Leur voler leurs dignités ?

« Et tout prend sens »

Retournement de situation. Derrière cet air d’agneau paisible, Laurent Gounelle cache sous son écriture un loup aux canines acérées. « La société nous rend-elle vraiment heureux ? », voilà le vrai message de l’auteur, voici ses questions, ses réponses, ses doutes, ses peurs et ses analyses. Car pour apporter le malheur à ces « sauvages », Sandro va petit à petit calquer les structures de notre société, à nous, hommes civilisés, afin de les faire plonger dans une spirale infernale d’envies et de malheurs.

C’est d’une justesse délicate, une critique d’une douceur telle que l’on se demande réellement pourquoi nous vivons tel que maintenant. Laurent Gounelle réussit le difficile alliage d’une écriture douce et sereine, à un sujet profond aux questions multiples sans pour autant avoir la prétention d’en donner les réponses. Les rebondissements sont audacieux et les périples juteux, la chute du roman sublime l’histoire.

L’on peut même faire un joli rapprochement entre le style de Gounelle et celui de Julio Cortazar, qui suscitent tous les deux un lecteur attentif car sont éparpillés ici et là des indices qui ne sont en fait que les prémisses d’un dénouement particulier.

Alors, qui a raison ? Ce peuple paisible et heureux, ces sauvages sans aucune éducation mais qui vivent en osmose avec une nature mère ? Ou nous autres, hommes enlisés dans nos costumes trop petits, vivants au gré de besoins futiles, d’informations néfastes inutiles, en bétonnant notre monde, mais qui nous pensons supérieurs ?

@moonfxky

PS : Cet article est un big up à Damien B., notre Laurent Gounelle pictavien national.

*vous avez vraiment besoin que je vous donne la référence ?

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